Genesis I

Formalisme pictural et formalisme quantique

Je suis redevable dans ma recherche, de l’œuvre de plusieurs peintres de l’École de New York dont Hans Hofmann, Willem de Kooning, Philip Guston et Al Held ainsi que d’une conversation avec Pierre Alechinsky.

Les données scientifiques sur la physique quantique sont puisées de l’interprétation de Copenhague et chez les physiciens John A. Wheeler, Eugène Wigner et David Bohm.

 

 

« Une fois qu’un certain haut niveau d’habileté technique est atteint, la science et l’art se fondent dans leur esthétique, leur plasticité et leur forme. »                                                                                                                            Albert Einstein

 

Fluctuation

« Un jour nous comprendrons une particule, non pas comme un intrus étranger et mystérieux introduit du dehors de l’espace, mais comme un objet fabriqué d’espace,  un état d’excitation quantique d’une géométrie dynamique. »                                                                                                                                                   John A. Wheeler

 

Avant-propos

Il semble exister dans notre culture, une division étanche entre l’art et la science, tant au niveau du discours que de l’objet de recherche. La science est le domaine de la mesure, du rationnel et de l’empirisme; l’art celui de l’image, du sensible et du poétique.

Pourtant la description de la réalité que présente la science actuelle sollicite l’imaginaire et peut devenir pour l’artiste, une source d’inspiration et donc, une source d’images.  D’ailleurs, la science elle-même se sert d’images pour illustrer ses concepts, que ce soit la table de billard comme métaphore du monde atomique ou le tapis de mousse comme analogie d’un espace à fluctuations quantiques. 

Dans un effort pour clarifier sa pensée, la science cherche aussi un langage moins hermétique et parfois, son discours tourne résolument à la métaphysique.  Le physicien J.A. Wheeler dira:

«Toute  théorie de la physique qui n’adresse que la physique, ne pourra expliquer la physique. Je crois qu’en poursuivant nos efforts pour comprendre l’univers, nous tentons, en même temps, de comprendre l’homme…  Au sens le plus profond, le monde physique et l’être humain sont liés. »¹

La science est devenue le domaine des grandes questions et les grandes questions ont toujours fasciné les artistes.

 

Genesis I: Formalisme pictural et formalisme quantique

Lorsque il était professeur au Bauhaus, Kandinsky présentait, comme éléments premiers du langage visuel : le point, la ligne et le plan.  De ces éléments et de leurs interactions découlaient l’ensemble de la représentation picturale.

Aujourd’hui encore, cette approche forme la base de l’éducation des arts visuels.  Or, cet enseignement est influencé par la pensée scientifique réductionniste qui prévalait au siècle dernier, pensée basée sur les prémisses suivantes: certitude quant à la nature du temps et de l’espace (Newton) ou d’un espace-temps (Einstein), exactitude d’une mesure ou d’une localisation, argumentation empreinte d’objectivité, de causalité et de déterminisme.  Aujourd’hui, cette vision classique de la réalité a subi une remise en question à la lumière des données plus récentes de la physique quantique: 

« Ainsi, la physique quantique nous dit qu’une particule, tant qu’elle n’a pas été détectée, peut se trouver en deux endroits en même temps (énoncé de la « non-localité ») et dans plusieurs états à la fois [état de superposition].  Que cette particule est un corps et une onde (énoncé de la « dualité onde-corpuscule »).  Elle peut même être en contact  avec  une autre particule située à des années-lumière d’elle, comme si elles se touchaient (phénomène d’intrication). »²

De plus, cette nouvelle physique affirme comme absolument nécessaire la présence d’un observateur ou d’une observation, afin d’actualiser un état flou de la matière (paquet d’ondes) en une réalité mesurable (réduction du paquet d’ondes).

« La particule n’étant plus un « point  matériel » classique, à localisation précise, mais un paquet d’ondes (probabilistes), c’est-à-dire une superposition de mouvements (potentiels) dans toutes les directions, il n’est plus possible de lui assigner une position déterminée; on peut seulement évaluer les chances qu’on a de la trouver dans une certaine portion d’espace (…).  L’aspect corpusculaire et l’aspect ondulatoire sont deux représentations « complémentaires » d’une seule et même réalité.  Un être physique unique peut nous apparaître tantôt sous forme de corpuscule (…) tantôt sous forme d’onde (…).  Les (ondes-particules) ont des propriétés analogues à la vitesse et à la position, mais plus floues, ne prenant de la consistance qu’à l’occasion d’une mesure. »³

L’évènement observé et l’observateur deviennent donc indissociables. 

Certains artistes ont exploré un phénomène semblable lorsque ils ont élaboré un espace pictural dynamique. Parmi eux, Hans Hofmann, dans ses ateliers de création de Provincetown, a décrit l’espace pictural comme une réalité plastique animée d’un mouvement de push and pull.  En effet, chez Hofmann, le plan de l’image acquiert de la profondeur lorsque il est soumis à l’examen d’un observateur. Cet espace dynamique, tel que conçu par Hofmann, nous suggère un rapprochement possible entre le processus de création plastique et ce que la théorie quantique nous révèle de la réalité. 

Car, si le créateur connaît l’intention qu’il introduit dans son œuvre, l’observateur demeure souvent inconscient des mécanismes qui s’opèrent en lui devant l’œuvre de l’artiste. C’est pourtant par l’acte d’observation que l’œuvre devient plastiquement dynamique. Comme artiste, je cherche à rendre l’observateur conscient du dynamisme dont il est lui-même la source.

À l’instar de Kandinsky qui présente le point, la ligne, le plan comme éléments premiers du langage visuel, je propose des éléments premiers mais que je décris comme des effets contenant des propriétés émergentes indissociables de la présence d’un observateur, effets que j’ai nommés :

      • Effet de masse
      • Effet de champ
      • Effet de forme

Ces trois effets suggèrent un rapprochement possible entre le rôle de l’observateur tel que nous le décrit la physique quantique et celui de l’observateur devant une œuvre picturale car dans les deux cas, le spectateur agit comme « donneur de sens » 4 selon l’expression de Michel Bitbol.

 

Effet de masse

Cohérence logée dans un espace.

 

Une étude présentant un entrelacement de lignes à la craie, si elle est bien réalisée, produira, pour un observateur attentif, une impression de masse, de volume, de poids et d’espace.  Or, sans cet observateur, cette étude n’est que de la poussière sur du papier, une  possibilité suspendue en attente de réalisation.

 

Effet de champ

 Potentialité animant un espace-plan à deux dimensions à la fois surface et profondeur.

 

 

« L’essence du plan de l’image est dans sa bi-dimensionnalité.  Nous en dérivons la première loi : le plan de l’image doit être conservé dans sa bi-dimensionnalité à travers tout le processus de création jusque à sa transformation finale en une œuvre complétée.  Et ceci nous mène à la seconde loi : l’image doit acquérir un effet tridimensionnel, distinct de l’illusion, par le moyen du processus de création ».5

 

Effet de forme

Acte de perception permettant la double lecture d’une seule forme.

 

« La forme doit être balancée par l’espace. La forme existe à cause de l’espace et l’espace existe à cause de la forme; ainsi espace et forme existent ensemble dans une unité tridimensionnelle qui est rendue plastiquement par l’unité bidimensionnelle du plan de l’image ».6

 

«Tout ce qui n’a pas d’utilité dans le tableau est, par là-même, nuisible. Une œuvre comporte une harmonie d’ensemble : tout détail superflu prendrait, dans l’esprit du spectateur, la place d’un autre détail essentiel ».7

 

Les œuvres

Les images de la série Genesis I ont pour thème différents stades de la genèse de l’univers. Elles s’inspirent du comportement des phénomènes submicroscopiques tels que décrits par la physique quantique et sont élaborées à partir des effets de masse, de champ et de forme vus précédemment.

La série Genesis I est composée d’un corpus de six œuvres sur papier.  La nature évocatrice du sujet a déterminé le médium choisi et la technique utilisée.  Par exemple, Cristallisation, un fusain, utilise de la matière carbonisée…Polymérisation est réalisée au latex, un polymère.  Reproduction utilise la technique du collage pour représenter des cellules qui se forment et s’agglutinent. 

Mais surtout, la série Genesis I permet à l’observateur de donner un sens à l’image à laquelle il est confronté.  L’observateur n’est plus un spectateur passif mais contribue à la lecture de la réalité physique de l’œuvre.  L’espace pictural se déploie et se structure au moment de l’observation puis se referme et s’éteint lorsque l’observateur s’éloigne.

Les œuvres deviennent l’occasion pour un observateur de vivre une expérience artistique mais également de se familiariser avec certains phénomènes de la théorie quantique à travers les différents effets utilisés.

                                                        Cristallisation

Dépôt en structures angulaires d’un amas de lignes superposées comme les mailles formées par un métal en refroidissement.

 

                                                        Polymérisation

Regroupement de segments de lignes comme de longues chaînes de molécules organiques.

 

                                                      Reproduction

Collage d’éléments semblables à des cellules formant une membrane vivante.

 

Croissance

Positionnement de surfaces dans un espace à la manière d’une végétation recherchant la lumière.

 

Morphogénèse

Rassemblement d’une variété de formes suggérant d’innombrables recombinaisons. 

 

Pensée abstraite

Ouverture d’un espace intérieur habité de structures abstraites.

 

Annexes

L’annexe 1, illustre à l’aide d’une œuvre intitulée Effet tunnel, un phénomène quantique non inclus dans la trame évolutive de Genesis I.

L’annexe 2 établit une comparaison entre les éléments du formalisme pictural et ceux du formalisme quantique. C’est ici que Genesis I prend tout son sens.

L’annexe 3 fait état de la question quantique à ce jour.

 

Annexe 1

Effet tunnel

 

         Modification optique d’une même couleur (bleu)  traversée de deux couleurs                     sous-jacentes différentes (rouge ou vert)

 

Annexe 2

La rencontre de deux formalismes 

                                                  (Résumé de conférence)

 

Genesis I, un art qui rend compte de la réalité contemporaine où la science, notamment la physique quantique, définit des nouveaux paradigmes.

Un exercice de création qui substitue au formalisme mathématique de la science, un formalisme pictural basé sur le langage visuel : formes, couleurs…

Un art qui se qualifie de quantique car tout comme l’espace quantique il se présente comme un espace chargé de potentialité qu’un observateur peut actualiser.

En science il est donné pour acquis que rien dans l’expérience humaine ne peut se comparer au comportement quantique de la matière. Pourtant, usant de prudence et dans l’attente des avancées dans le domaine de la cognition quantique, nous dirons que l’artiste (le cerveau) impliqué dans une démarche de création exhibe, pour qui sait le reconnaître, des comportements pouvant être comparés à différents processus quantiques.

Le tableau comparatif qui suit comprend une liste des principaux phénomènes quantiques.  Chaque phénomène trouve son équivalent dans le domaine pictural. Le tableau contient également des exemples d’œuvres, vues dans les pages précédentes,  servant à illustrer les similitudes entre les deux formalismes.

 

Comparaison entre formalisme quantique et formalisme pictural

 

Principe de champ de potentialité quantique

Champ pictural présent dans toutes les œuvres

 

Principe de la mesure ou nécessité d’un observateur

L’artiste comme intervenant et l’observateur face à l’espace dynamique de l’oeuvre. Existe dans toutes les œuvres

 

Principe de non-localité ( Wheeler/Jacques)

Un seul phénomène occupe deux endroits de l’espace, surface et profondeur comme dans Effet de masse

 

Principe de superposition

Deux lectures d’un même phénomène: ellipse ou cercle pour un même espace comme dans Effet de forme

 

 

Dualité onde/particule ou complémentarité (Bohr) 

Dualité figure/fond: présence d’une forme inséparable de son contexte comme dans Cristallisation

 

Principe d’incertitude ou d’indétermination (Heisenberg)

Exclusion mutuelle de la perception du mouvement ou de la structure comme dans Reproduction

 

Principe d’intrication ou lien à distance entre deux particules (Aspect) 

Paires de points liés par leur effet de champ dans l’espace comme dans Pensée abstraite

 

Effet tunnel ou phénomène quantique pouvant traverser une barrière physique

Modification optique d’une même couleur (bleu) traversée de deux couleurs sous-jacentes différentes (rouge ou vert) comme dans Effet tunnel

 

Annexe 3

État de la question quantique

 

Nous vivons dans un monde quantique.

Les phénomènes quantiques nous entourent au quotidien.

L’intrication quantique a été confirmée expérimentalement par Alain Aspect et est utilisée couramment dans le domaine de l’information quantique, notamment par Anton Zeilinger.

Le phénomène de la mesure (choix retardé de Wheeler) a été confirmé par les travaux de Vincent Jacques et al. pour le photon.  Il a été confirmé pour l’électron et l’atome depuis.

La cohérence est à la base du laser et des travaux sur l’ordinateur quantique à travers le monde.

L’effet tunnel est utilisé par le microscope du même nom et dans le domaine des communications.

Les recherches sur la présence d’effets quantiques dans la nature sont à la base de la création d’une nouvelle discipline : la biologie quantique. Le physicien Jim Al-Khalili est à colliger les premiers résultats qui s’avèrent plus que probants.

La réflexion philosophique sur les implications métaphysiques des découvertes de la physique quantique est largement entamée. Cette réflexion semble s’élaborer autour de l’idée bien quantique qu’au niveau le plus fondamental de l’existence, il n’y a pas de limitations.

Quant à l’art, je me permets les trois réflexions suivantes :

  1. Le fait de pouvoir représenter un processus de la pensée, cela ne devient-il pas la confirmation de l’existence de ce processus dans mon esprit, à la manière d’un dessin bien proportionné qui trahi le sens des bonnes proportions chez son créateur ?
  2. Si ce processus est de nature quantique, cela ne fait-il pas du cerveau un espace animé d’un comportement quantique ?
  3. Si oui, la pensée serait-elle un vecteur de comportement quantique semblable à celui de la matière ? La pensée deviendrait alors l’expression d’un comportement quantique. Pensée et matière s’inscriraient dans la continuité l’une de l’autre et d’un même espace qui s’étend de l’échelle de l’infiniment petit à celui de l’infiniment grand.

Addenda

Depuis une dizaine d’années, plusieurs groupes de chercheurs s’emploient à modéliser les comportements cognitifs en se servant du formalisme mathématique propre à la physique quantique.  Diederik Aerts, physicien théorique, et Donald Hoffman, psychologue cognitif, ont identifié des phénomènes présents partout qu’ils nomment respectivement des entités conceptuelles ou des agents conscients qui trouvent leur expression à l’échelle de l’atome, de la cellule ou du cerveau dans les domaines de la physique quantique, la biologie quantique et la cognition quantique.

 

« La physique quantique porte non pas sur la réalité, mais sur la connaissance que nous en avons. »

                                                                                                  École de Copenhague

 

Tableau descriptif des œuvres

Fluctuation, pastel sur papier, 46 x 46 cm, 2011

Effet de masse, pastel sur papier, 26 x 28 cm, 2011

Effet de champ, pastel sur papier, 26 x 28 cm, 2011

Effet de forme, pastel sur papier, 26 X 28 cm, 2011

Cristallisation, fusain sur papier, 90 x 115 cm, 2011

Polymérisation, latex sur papier, 102 x 127 cm, 2011

Reproduction, Collage sur papier, 102 x 127 cm, 2011

Croissance, Huile sur papier, 102 x 127 cm, 2011

Morphogénèse, Acrylique sur papier, 102 x 127 cm, 2011

Pensée abstraite, encre sur géofilm, 92 x 244 cm, 2011

 

Bibliographie

[1] S. Ortoli, J.P. Pharabod., Le cantique des quantiques, 1988
[2] R. Ikonikoff, C.Bonnea , La physique quantique rend-elle fou?, Science et Vie, #1097, février 2009
[3]J.A. Wheeler dans Eugene Hecht,  Perspectives in Physics, 1980, p. vi.

[4] Michel Bitbol, Mécanique quantique, une introduction philosophique, 1996

[5] Hans Hofmann, Search for the Real, 1967

[6] Hans Hofmann, Ibid, 1967

[7] Henri Matisse, “ Notes d’un peintre”, La Grande Revue, LII, décembre 1908